José CHANLY - Le petit monde merveilleux des haïku.

     Seuls ensemble     
José Chanly     


COUP DE FOUDRE

belle journée de janvier
qui se meurt
     de janvier d'une extraordinaire douceur     
de janvier semeur de pâquerettes
de janvier fille
femme des pays tropicaux
de janvier sel
d'un séjour parsemé d'imprévus
d'heures exquises
de cauchemars dont on ne se réveille
jamais de janvier prélude
précoce paire d'alouettes tire-lire
de janvier muse de cinq heures
qui n'a qu'un oeil
lune vespérale et courtisée
par des nuages de glace
halo...
à qui ai-je l'honneur
pâquerettes de janvier!
coup de foudre de mes vingt ans...



LES PARADIS ARTIFICIELS

rêve de l'enfance bois en dérive vers
quelle oasis de la verte afrique
bois que le virage col de girafe efface
rêve de l'enfance fleur illuminée
par l'agonie de varsovie
vois regard hagard ce petit juif
si désarmé devant la haine
crois à la vie que l'alouette de février
transfigure et peuple ton hiver
     homme de peu de foi de mésanges bleues     
de neige couleur de mariée
et s'il te reste un zeste de nausée
bois un bon col mon frère puis
pleure honte bue tes illusions perdues



BELLE D'AMOUR

jeune fille fleur du soir
jeune mirabilis
fille à la hanche de jument
fille racée mon ange
     pourquoi belle proie qui prends des poses     
que je n'ose...
pourquoi te vendre à l'autour
en quête d'amour



TOURNAI 70

la ville sous sa rue perdue
couvait d'un monde
     révolu voir l'obole du styx - des tombes     
des vases du troisième auxquels
tenaient compagnie bracelets et belles
boucles de ceinture sans oublier
dieu m'en préserve
dix-huit squelettes mis en tas
pithécanthropes n'étant pas



ON MEURT

on meurt coutume oblige
on s'apitoie devant les membres de la famille
on se retrouve tout de noir vêtus
on croasse à la cuisine
on offre un verre à tante ursule
( te rappelles-tu le grand victor...
ursule s'esclaffe se reprend mais
à quoi bon puisque le mort est mort)
on veille à tour de rôle
on s'oublie singeant l'homme que l'on fête
on amène la boîte
on le regarde une dernière fois
on l'enferme avec tous ses problèmes
on le relie à l'âtre dernier cordon
on se sent rassuré
     on le présente au prêtre qui soulage son goupillon     
on le dépose la larme à l'oeil
on s'attable affables
on vaque à ses occupations



MON BOUTON D'OR

dentelles de sapin sous un ciel clair
ciel lavé de fin d'hiver
avec comme seuls amis
les oiseaux en veine de confidences
et quelques fleurs d'une désarmante franchise
(jusqu'à cette mouche qui courtise
la page où je peine)
un filet de fumée
bleutée
le sourire d'un enfant
c'est tout ce qu'il me faut
ô temps sans prix
qu'on vend au fond de noirs réduits
     temps d'après neige avec les oiseaux-chantres     
les safrans et cet enfant qui vous sourit
parce que vous êtes
son soleil ô temps sans prix!



LEUR PRINTEMPS DE PRAGUE

une loi relative à l'ivresse en face d'une triste gare
deux jolies garces sur la margelle de la luxure
à mettre en appétit toute une garnison
et sur l'heure assoiffés
six convives aux rides agonies
     quelques voitures de profundis pour adjectif indéfini     
onze heures et moi pour la demi
cabaret de province je crie vers toi seigneur



LA CLEF DES SONGES

     de pablo l'espagnol ce déjeuner sur l'herbe     
lui le faune velu l'homme à l'état
brut offrant la clef des songes l'autre
majordome de l'amour ses bons offices
propose à la nymphe femme faite
pour être ouverte et qui s'ouvre à l'oeuvre
de chagall des couleurs plein les yeux
sous je le présume un faune en feu



METAMORPHOSES

suis-je perle qui glisse
sur l'aréole
l'éminence bourgeonne de plaisir
vois-je chagall dans un ciel
clair il vire au noir couleur du soir
j'observe un ange il fait la bête
croque un lutin le voilà
joueur de harpe sur les hanches
d'une opulente ô seigneur
     que la chair est faible devant un corps     
qui chante les vertus curatives
de l'âme slave...



SORTIE DES VEUVES

villes allemandes de l'après-guerre
vendredi soir sortie des veuves
chasse à l'ersatz afin d'oublier
     sous l'obèse tangage d'un vieux soudard     
le fringant officier de la luftwaffe



HEUREUX CROCODILES

connaissez-vous lecteurs
l'amie aux mues imperceptibles
le labyrinthe unique pour l'être unique
que nous sommes
connaissez-vous cette part de nous-même
que l'on nomme
peau...
peau du visage selon notre âge
peau de l'amour peau contre peau
peau de la haine j'aurai ta peau
peau cruelle et charitable
peau des vieilles mon dieu que j'étais belle
peau que j'avais j'ai j'aurai
peau qui pleure rouge et s'effiloche
peau ma peau ce jour au repos
peau de la mort si pâle si loin de nous
peau fermée à l'amour aux oraisons
     peau sans valeur paupières à jamais closes     
qui ne rit plus
qui ne pleure plus
qui s'effiloche - heureux crocodiles...



APOLLO XI

l'être que le soubresaut d'une feuille
d'or remue ô matière grise
     tout comme zachée cherche un sycomore     
qui donnerait un sens à sa mort
hélas! pluies implacables
plus l'homme avance dans le temps
plus s'éloigne l'infiniment grand
et son saut de puce sur la lune ô zachée
n'a fait qu'agrandir la tranchée

1970


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