José CHANLY - Le petit monde merveilleux des haïku.

     Mes Quatre Saisons     
José Chanly


DIS!

Où vas-tu
jolie coccinelle
où vont tes petits pois
de ce pas-là?

Regarde-toi
polichinelle
où mèneront le jour dernier
tes pas?

Dis
cruelle coccinelle
     pourquoi singes-tu d'autres     
bêtes à bon Dieu?



CONFETTI

Des jeunes filles en
fleurs exposent au vent
leurs robes qui s'affolent
les effeuiller
et puis mourir...
soupire le jouveceau
lèvres contre lèvres
rêve...

Veni vidi vici
clame un jeune coq
qui n'a rien compris aux
     fleurs qu'une brise émoustille     

Des jeunes filles en
fleurs s'exposent au vent
les effeuiller
et puis mourir lèvres
contre lèvres
rêve... et l'émoi
de ces matins d'avril
effleure les lèvres



COUCOU !

Une fillette
choyée
par la vie
caressait
un squelette
qui lui souriait
benoîtement
elle désirait
ce beau joujou
patiente
mon chou
     quelques années     
et joujou
que t'aimes
deviendra
toi-même!



PRINTEMPS

     Tu nous reviens avec des chansons     
des bourgeons-fraises
des jambes nues et
tes sourires et pleurs d'enfant gâté

Que font ces crêpes d'encre
dans le brouillard laiteux
que hantent les corbillards
que disent ces noirs corbeaux
au-dessus des cerisiers en fête?

Dis charmant printemps
pourquoi ces jambes roides dans
ce grand sarcophage?



AINSI S'EN VONT LES FEUILLES MORTES

Un ciel serein serine
une fille me jette ses yeux à la figure
et sourit de je ne sais quoi
les hirondelles en vrille
l'azur déchirent
et le sourire s'enchâsse étrangement
à mes pieds frissonne une abeille
ailes dorées d'excès de vitesse
les champs deviennent de tendres prés
que l'alouette gorgée de vertiges invective

Moutons de fin d'avril
où sont les agnelets joyeux que j'ai connus
où se sont évanouies les oasis
où l'émoi printanier a-t-il mûri?
le merle siffle dans le jardin
     demain c'est Mai belle fille aux mûrs contours     
demain c'est Mai mais à nos portes
le corbillard cornera

l'émoi c'est bien
la mort c'est sûr



UN JOUR VIENDRA

Il fait beau le ciel en fête
regorge de bleu d'oiseaux
je me prends à chanter
j'enlace ma demeure avec amour
les volets clos!
la grille lugubre grince
derrière des jambes en avance
sur le temps présent
la porte s'ouvre
ma femme et les enfants sont là!
les volets clos?
     ils n'ont pas voulu se lever ce matin...     
qu'importe si la joie demeure
si le ciel en fête
regorge de bleu d'oiseaux
un jour viendra
un jour inexorable
où les yeux de ma maison
avec pudeur paupières fermeront



AMOUR

Le ciel est lourd
nos peaux sont moites
     pourquoi laisser ce chaud cocon     
ô ma douce chrysalide
tu ne seras jamais papillon

Le ciel est lourd
nos peaux sont moites
et je sens battre à mes côtés
le coeur ou l'âme d'une enfant
c'est ma nymphe nature

Le ciel est lourd
nos peaux sont moites
tic-tac tic-tac
le temps s'égrène
paradisiaque



AUBADE

Dans le verger
vivait un beau coquelicot
cocorico
faisait le coq
en le voyant chaque matin

Un beau matin
vivota le gentil coquelicot
cocorico
lui fit le coq
en le voyant ce matin-là
il en creva

Dans le verger
     croît un nouveau coquelicot     
cocorico
lui fait le coq
en le voyant tous les matins

Et quand le coq s'en ira
cocorico feront les coqs
en acclamant le gai matin



CONFESSION

Une mini-jupe sous un visage
d'ange aux yeux languissant
sous une ardente
chevelure d'un roux...
d'un roux de communion
solennelle sinueuse à l'image
d'un corps...

Une mini-jupe sous un visage...
ô l'adorable
     rousse aux chaudes promesses     
tentation juvénile ô
fruit défendu
j'idolâtrerai
tes yeux candides
ta chevelure d'un roux...
d'un roux d'ange déchu
ton corps-amphore...

et vive la contrition!



MURMURE

Elles étaient adossées au mur
espalier de nos désirs
mûrs
     ces grandes filles de chez nous     
si mystérieuses
malgré leurs cris leurs rires
d'enfants
leurs rires d'enfants...
poires bonnes à cueillir
par des adultes
avides
Elles étaient adossées au mur
espalier de nos désirs
mûrs
ces belles filles...



     RIEN

Pas un ami
dans le lointain
rien
que des sourires courtois
dévidant des paroles vides
sur la pluie la grippe
ou les impôts

Chers voisins
je vous connais autant
     que le Mongol d'Oulan-Bator     
vos volets clos
vos mines maussades
m'invitent à la prudence

Pas un ami
dans le lointain
rien qu'un peu de vent
et la vie passera
reptile évanescent
sans liens et sans débats

Pas un ami
aucune lettre
rien
que le journal
avec une belle réclame



SARABANDE

Invasion du cimetière
un jour par an
histoire de ne pas en faire
un drame ou un désert
carrousel aux chevaux inter
changeables gens affairés
cliquetis pudique de fleurs amères
pots alignés à la parade
grille pour mots croisés
à la recherche des donateurs
     des chapeaux jouent au cerf-volant     
rires gelés morts bouche cousue
le vent balaie les hésitants
il fait si froid chez nos défunts



     MON APOCALYPSE

Il est des jours amers où les fleurs
livreront aux odeurs méphitiques
une lutte honorifique

Il est des jours amers où l'amidon
en bière mes membres blanchiront
dans une demeure aux pudiques paupières

Il est un jour amer où le couvercle
enfermera ce qui fut moi
dans un parterre de roses aspergées
d'eau bénite

Il est des jours-sursis aux relents amers
pour une petite boîte qui fait tic-tac
     en attendant l'heure de la tactique mortuaire     



LA SAINT-ELOI

Sous un ciel pur
des corneilles dans un ballet
d'amour
singent les feuilles mortes
le bois fume en son milieu
     vestige de la nuit et d'une série de jours     
brumeux à la Turner
on dirait que les arbres revêtent
leurs premières pousses
duvet caressé par un soleil printanier
des oies cacardent
verbe révélateur
réveil clôturant un beau rêve
une feuille s'affale à mes pieds



AU BRUIT DE L'HORLOGE

tic tac talc!
     c'est décembre qui nous couvre de pétales     
oh! qu'ils sont beaux ces halliers
voiles de mariées
vierges immaculées!
tic tac talc!
c'est décembre qui sucre nos campagnes
ô fenêtres rayées!
délicieux Seurat pour enfants dans l'extase
nez camard d'admiration
tic tac talc!
gentils frou-frous aux pudiques émois
buvard charitable
linceul de la résurrection
c'est décembre en sarabande
c'est le ciel qui dégivre
larmes blanches jouant les filles de l'air
c'est la neige la fée de notre enfance
la fidèle compagne de nos luges enfouies
tic tac talc!
c'est décembre qui secoue
les cerisiers en fleurs du paradis...



SORTILEGES

Qui suis-je
le fruit de l'Amour
ou d'une étourderie?

l'enfant prodige du poisson
ou le Fils d'un dieu?

Que serait-il advenu de vous
morts-nés de la cornue
milliards de frères qui n'avez
point trouvé l'âme soeur?

Que suis-je
Michel de Ghelderode
l'un de tes sortilèges?

     ou le résultat d'un court-circuit     
que le Plombier va réparer?

Que serai-je
cette flammerole
dans la Nuit des Temps?



JE N'AI JAMAIS...

Je n'ai jamais brigué
les premiers prix et pour cause...
les filles ne m'ont pas
cherché noise hélas
et l'argent toujours
file entre mes doigts gourds

Pourrez-vous libres vers
que je compose avec amour
m'offrir une place au soleil
langoureux des soirs d'automne?

Je n'ai jamais collectionné
     les premiers prix les filles amènes     
l'argent qui chante...
pourrez-vous chers poèmes
me faire sourire
joie trop forte qu'on expire?

Le pourrez-vous?

........ 1968


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