José CHANLY - Le petit monde merveilleux des haïku.

     Deuil d'Ecureuil     
José Chanly     


     Là des noisettes en tas     
pour éviter le deuil
dit l'écureuil



     CROQUIS 1     

L'automne lentement
lorgne
du côté des chrysanthèmes
pots au garde-à-vous
     dans les greniers ou les remises     

Que de charognes
sur les routes des vacances
des chats
des chiens
des porcs-épics
des primates
que l'on remise
dans de pudiques boîtes

De la haie
gicle
une ribambelle d'oiseaux
fuyant l'école

un faucon menace
le tracteur
qui vaille que vaille
aligne ses derniers poireaux

V'là des perdreaux
en rase-mottes
au-dessus de betteraves
jaunes de peur

une vache rumine
s'étire
puis pisse
toute la misère du monde

A la lisière d'un champ de maïs
des corneilles
des pigeons
de petits oiseaux non identifiés
et quelques Mohicans
s'écrient
    - sus à l'homme blanc
      le grand prédateur!
et une envolée
de plumes rouges et noires
constelle l'horizon

Trois avions
pareils à trois zéros
au-dessus de Pearl Harbor
vous foutent en l'air
la logique
et les mathématiques

Cet air se refroidit
car le vent anordit
(voir Larousse
de Guillaume Apollinaire)
La future autoroute
me tend son long bras sans
lignes blanches
je vais à gauche à droite
    suis libre! libre!
       j'dis merde au fascisme
    et cueille pour ma belle
toutes les fleurs du monde

8 X 75



     Le soir, seuls les corbeaux     
comme des mollahs
clament leurs certitudes



     CROQUIS 2     

Quelle belle journée!
Suis disponible
j'ai le ciel bleu
de l'or
le dernier mercredi d'octobre...

Deux hérons lourdement
décollent
deux hôtes de l'étang
à la grande joie
de la brème
du goujon
de la tanche
ou de la "Poisson"
si plaisante au lit
n'est-ce pas Louis?

Village ensoleillé
malgré
la mise en bière
d'un jeune de vingt-sept ans

Dans un guéret
des taches d'encre
croassantes
des blanches - de bons ramiers

Plus loin
des huttes de foin
paysage africain
sous deux rapaces
aux gestes lents
(deux colons
me souffle
un malicieux Bantou)

Des murs de betteraves
dents arrachées
sur mon passage
Don Quichotte
à l'assaut du malheur

La belette
qui n'a songé
qu'à s'allonger
traverse la voie
s'arrête hausse le cou
à la manière d'un périscope
puis s'engouffre
dans les herbes marines

La nature nous offre
d'admirables Corot
et des scènes
dignes d'un Millet!

Cézanne se profile
à l'horizon
de Picasso
point!

Un coup de feu!
Dieu merci
je ne suis pas la cible
les permis de 40-45
leur ayant été
retirés

A l'orée du bois
un volatile aux abois
comme le poilu dans sa tranchée

A une portée de fusil
prémonition?
coïncidence?
une croix aux trois couleurs
soldat français
tiré comme un lapin
par des Prussiens

Des vanneaux
au cri d'algues
et de coquillages...
Un coq faisan s'enfuit dignement
     comme nos ministres en quarante     

Les arbres me lancent
des confettis
je n'suis pas Kennedy
mais c'est gentil

Le soir
le noir corbeau
prend de l'ampleur
le chien
l'enfant qui crie
dans la vallée
la fête est finie...

29 X 75



     Vent, feuilles à verse     
vous tombez
la libellule tergiverse



     GEORGES DE LA TOUR     

Le crépuscule...
Mon oncle brûle des fragments
de bois mort
Lorsqu'il se penche
son visage m'offre parfois un La Tour
La fumée s'envole puis se dilue
     De temps à autre crépitent des étoiles     
feu d'artifice de Bengale
d'Inquisition à la fin de sa course
quand les cendres se mélangent

Brr! réchauffons-nous
Savonarole
le jour s'étiole...

22 X 80 / 17 h 36



Ce soir le vent arrache
     des feuilles au pommier     
voix du clocher



     L'AMOUREUSE     

Tu ne peux pas mourir!
Tu es trop beau, trop bon, trop doux.
Tu es trop chaud pour devenir de glace :
je ne veux pas!

Je ne veux pas voir tes cendres
voler au vent : je te rassemblerai,
te réchaufferai, t'embraserai...

Et sur tes lèvres n'entendrai
     plus ces paroles macabres qui me hantent     
qui me font frémir jusqu'à la moelle.

J'aime frémir, tu le sais,
pas d'horreur... mais d'amour,
mon amour...



     Bel après-midi d'octobre     
comment te retenir?
pourquoi fuir?



     LE BONHEUR     

La nuit se coule
    dans la pièce. Tiédeur.
Chasse aux lucioles.
Le chien, logique avec
    lui-même, ronge un os.
Entre les branches
    du cerisier miaule le vent.
Bonheur.
La pipe rougeoie. Fumée.
    Comme celle,
    jadis, de l'encensoir.
Le poële parfois sursaute
    en libérant des fumerolles.
A quand les feux follets?
Hé! suis bien vivant, et
    l'épouse,
    et les enfants!
Prudence.
La bouilloire chantonne -
    à peine, afin
         de ne mécontenter personne.     



L'ire du vent, la
     rangée d'arbres lance     
des confettis jaunes



     L'AUTOMNE     

floc flaques feuilles mortes...

les cimetières se sont ouverts
des gens s'affairent
c'est la toilette annuelle
des chers disparus
qu'un Joseph d'Arimathie n'appelle

floc flaques feuilles mortes...

le vent flagelle
les herbes des bords de plaines
et ce champ de maïs
     que surplombent des cheveux jadis     
couleur de blé mûr

floc flaques feuilles mortes...

la pluie s'en vient amène
comme du temps de la Thébaïde
mais je redresse
d'un geste monacal
la capuche de mon battle-dress

floc flaques feuilles mortes...

de plus en plus rapides
les gouttes crépitent
et se marient à la bourrasque
pour offrir à la populace
ce concerto en sol humide

floc flaques feuilles mortes...



Gaulage des noix
avant que les pies
     et choucas ne me pillent     



     LE JOUEUR DE TENNIS     

Deux murets, l'église qui tousse
après ses saints, - et
tout guilleret
le cimetière avec ses allées
en fleurs et des visiteurs
sur leur trente et un...

O joyeux morts de la paroisse
arrosés par le ciel
et monsieur le curé, quelle
course - au-dessus des nuages
avez-vous remportée?

Dans les champs, huppe au vent
veillent des vanneaux
mélancoliques
comme sur les pierres
     ces noms, silhouettes qui s'estompent...     

Des gens en grappes.
Des dos courbés.
Des nez. Des stalactites. Des toux
Des sous et des hiboux
cachés dans les troncs de l'église
- cagnottes de l'au-delà.

Sous une dalle que je...
surplombe (encore), un homme couché
très digne, avec lequel
j'échangeais des balles blanches
- Play?
- Nenni, et à jamais... murmurent
dans le vent de novembre, des lémures.

Saint-Gèrard, 1.XI.76



Dans l'air un cri
la chauve-souris
     joue son petit Dracula     



     LA MER ROUGE     

La pluie
à qui l'on n'apprit
jamais l'inverse
tombe / à verse

les sapins
s'agitent
     et le vent dans la cheminée     
émet un bruit qui m'agrée

Le poële rougeoie
de plaisir
alors que l'aube
se prépare à sourdre
grise
pour un jour
sans amour

Les réverbères captent
des vagues
et mon coeur
pareil à une Mer / Rouge
fascinée
par une lune en verve
scande un motif
monotone et chagrin



Peuplier du pré
     de plus en plus vous êtes     
du poisson l'arête



     UNE VIE     

(1938 -

le plus tard sera le mieux
en es-tu si sûr
Arthur?
                impavide
ridé comme une pomme
de reinette
au fond d'un cageot
les yeux aussi limpides
que naguère
l'eau des rivières
convergeant vers Namur
et l'humour aux lèvres
     la seule défense - heureux     
éléphants - sur
laquelle on table
face à l'Inéluctable...
et lorsque sous
l'injonction du glas
je m'exhiberai sans le sou
raide d'empois
comme un mannequin
dans une bière en bois
de sapin
mon âme bivouaquant
sur un nuage / blanc
soupirera : déjà? déjà? )


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