José CHANLY - Le petit monde merveilleux des haïku.

     Cent tankas pour toi     
José Chanly


    
       

       
Un petit coucou
à Rops et à son ami
Rassenfosse ô femmes!
par ces artistes wallons
divinement dévêtues


Sophie me sourit
en dégrafant savamment
son chemisier blanc
tabernacle d'un seul Dieu
en deux personnes, prions


Lecteurs permettez-
moi de vous offrir ce beau
bouquet de muguet
virtuel, il vient malgré
son prix modique du coeur


Votre beau visage
promet si j'étais moins sage
d'autres paysages
si j'étais moins sage? ôtons
tout de même ce corsage


D'un bois le coucou
m'appelle coucou? je lui
réponds coucou d'où?
d'un arbre vieux fou! ni du
Poitou ni de Tombouctou


Je choisis la mise
d'une Élise sans chemise
pour qu'elle se grise
loin de ces prêches d'église
de caresses non admises


Un grand vent monsieur
à décorner et les boeufs
et vous-même car
votre épouse est trop jolie
pour n'appartenir qu'à vous


Ce matin d'hiver
quand j'entrouvre la fenêtre
le chant du pinson
m'arrive aussi frénétique
qu'un discours d'Adolphe Hitler


Tu me fais, vieux chat
pitié avec ton arthrose
et ta surdité
mon état dans peu de temps
chut! je miaule déjà


Arrête ton char
lune car tu risques d'être
une grosse prune
en te promenant si tard
au-dessus de ce verger


Le long des sapins
sous le vent d'ouest j'écoute
un air wagnérien
et si c'était Sibelius
ou les pins de Respighi?


Au loin la maison
blanche de Vital Bayer
né le premier mars
dix-neuf cent trente-six, il
élevait quelques moutons


V'là 2007
de nouveaux repères pour
quel itinéraire?
ne vaut-il pas mieux compère
être un peu sourd et se taire?


Elle passe avec
un parapluie et la laisse
de son chien qui freine
a-t-il flairé une crotte
ou se plaint-il de la trotte?


J'aime Râ Isis
et Osiris sans omettre
d'accueillantes cuisses
six, chiffre porte-bonheur
et non Seth agent du Mal


Vois-tu ces fleurs jaunes
dans le sous-bois? des ficaires
cousues sur les vestes
d'enfants juifs envoyés dans
les camps avec leurs mamans


Parterre, y coassent
pardon y croissent crocus
et quelques narcisses
sur le toit joyeusement
deux ou trois choucas croassent


Le cormoran noir
plonge en apnée longuement
comme dans la baie
d'Along, puis tel un bouchon
jaillit plus lourd qu'à l'aller


Le chant quelque peu
sonore de la mésange
charbonnière en hausse
depuis la flambée des prix
du mazout en premier lieu


Alors que je suis
en train de lire un poème
de Charles Péguy
la coccinelle atterrit
sur l'un des alexandrins


La pluie tambourine
à la fenêtre pendant
qu'une fumée grise
s'enfuit de la cheminée
ce temps, bien au chaud, m'agrée


La cloche du soir
me mélancolise comme
ta voix mon amour
ce n'est pas flatteur me dit-
elle tristement songeuse


Que les deux aiguilles
de suite accélèrent quand
un malheur survient
qu'elles ralentissent leur
cours si le bonheur accourt


J'entends malgré le
vent du Nord chanté par Brel
le cri d'un faisan
rauque est sa voix, vallonnée
la Wallonie et boisée


Amour étrange entre
ces jeunes choucas tout noirs
et ce vieux Chanly
tout blanc murmurerez-vous
heureux de clore un tanka


Alors que j'arrose
la salade les choucas
se posent sur moi
paradis tel que les prêtres
nous l'avaient jadis promis


J'aime héberger dans
un tanka mes deux choucas
les jours de chaleur
ils y trouvent un peu d'ombre
et quelques vers à manger


Samedi de Pâques
y aurait-il quelques oeufs
déposés pour moi
quelque part dans le bocage
dis? tu veux rire? à ton âge!


Photos en noir et
blanc pour ces pauvres poissons
hameçonnés, hors
de l'eau tirés puis occis
par les pêcheurs de l'étang


Je lis maintenant
"Les vieux" de Daudet avec
un certain vécu
cinq à dix ans suffiront
pour de lecteur être acteur

... mais je roule en Suzuki
en attendant
et je dis merde au Temps


Duvel? une bière
belge ni brune ni rousse
blonde à 8°
à ne pas trop embrasser
avant de prendre la route


Le Grand-Duc du Bois
d'ailleurs et de par ici
regarde Chanly
un petit duc de province
avec une morgue urbaine


Oyez braves gens
la vie d'Ode de Brabant
fille de l'Église
qui pour éviter l'époux
se coupa du nez le bout


La hulotte s'en
prend à sa voisine qu'elle
traite de salope
où as-tu encor traîné
sans ta petite culotte?


Les arbres s'habillent
alors que les jeunes filles
au corps piriforme
n'écoutant que leur désir
et le nôtre se dévêtent


Au bord de l'étang
Dominus vobiscum dis-je
et cum spiritu
tuo fait la truite instruite
ferrant cet ancien servant


Quand je vois le corps
nu de Pauline Lafont
Dieu de Clotilde! et
ce qui lui est advenu
Clovis je ne te suis plus


Près d'un bois je fais
pipi au grand dam de dame
pivert en émoi
on la comprend, avoir si
peu quand elle voit si grand


Le tout premier chant
d'un coucou vraiment m'enchante
le second confirme
sa présence dans le bois
les deux notes faisant foi


J'observe le ciel
mais n'y vois nulle hirondelle
aucun martinet
seuls anges auxquels je crois
n'en déplaise à Gabriel


Généreux ses seins
tremblotent durant le match
de tennis, censure
d'un mot trop leste arrimé
ne retenons que l'émoi


Les premiers feuillus
sortis de l'hiver n'ont plus
de Bernard Buffet
cet aspect funéraire, un
pinson chante le printemps


Namur sous l'averse
quelques personnes se pressent
pour quel rendez-vous?
suis mouillé comme un canard
cliché à mettre au placard


Merles et pinsons
rivalisent d'ardeur pour
célébrer ce 5
juin 2007 qui s'en
ira comme tous les autres


Après le sein viennent
l'école les rudiments
du travail la guerre
tous ces soins jusqu'à vingt ans
une bombe les enterre


Ermeton-sur-Biert
se love dans la vallée
pour y recevoir
une dolente rivière
à truites, la Molignée


Les fleurs du sureau
de l'églantier me font fête
bon anniversaire
vieux chnoque, que Dieu dans sa
bonté te fasse durer


Même processus
d'incubation dans le lit
au réveil il est
là mon tanka avec ses
cinq vers de cinq et sept pieds


Je bois une bière
brune en songeant à ma brune
qui vaut, bien en chair
une prune juteuse à
souhait, je bois une brune


Dix-neuvième jour
de juillet, les cafés ne
désemplissent pas
trente-six degrés l'après-
midi, choucas becs ouverts


Chaleur, en chemise
ces quelques bières admises
dit-elle me grisent
et votre main qui devise
regret quand je la remise


Devisaient des morts
comme si de rien n'était
l'élégant Meurisse
Vanel Larquey Signoret
diaboliques acteurs


Oyez bonnes gens
les corbeaux de Zagreb ne
croatent croassent
quant aux grenouilles croates
sans cravate elles coassent


Au marché marchons
à l'écoute des gens bons
gras comme cochons
ça ne cite que moutons
boudins pieds de porc rognons


Me vois avec Van
Gogh à Saint-Rémy histoire
de lui commander
un petit bouquet d'iris
pour égayer mes vieux jours


Le choucas picore
à droite ou à gauche encore
et encor m'offrant
le ton de Verhaeren en
son moulin qui tourne et tourne


Pendue à mon cou
la jeune épeichette telle
une pince à linge
ne suis pas une chemise
dis-je ni cette chaussette!


La prune commune
à mes pieds tombe importune
n'était-ce une brune!
une mûre et chaude brune
emmurant mon infortune


Novembre novembre
ces trois syllabes étranges
ensemble me hantent
le vent très tendre me tente
telle une almée sous la tente


Sainte d'Antioche
Pélagie, ne sois pas moche
prie pour ma caboche
des péchés dans ma sacoche
me feraient manquer le coche


Question d'ici-bas
vais-je jusqu'à mon trépas
pondre des tankas?
m'offrir de petits cacas
pour mériter l'au-delà?


Près de cette hotte
se pose une gélinotte
quelque peu boulotte
il faudrait que tu boulottes
modérément ma cocotte


Pourquoi les minets
aiment-ils tant les souris
demande à sa mère
un souriceau si soucieux
depuis qu'il se sait dodu


Par monts et par vaux
je sillonne ma région
m'arrivent des chants
d'alouettes ou le long
cri de la buse variable


Sur la table, oblong
ce caillou blanc du Ventoux
nous rappelle en cet
hiver qui m'entend tousser
les cigales provençales


La lune est encore
empêtrée dans le branchage
de notre prunier
vais donc la décrocher en
espérant un doux baiser


Avez-vous appris
que les poissons de la Meuse
ne sont syndiqués
les socialistes n'ayant
pas pu les faire signer


De ma chère épouse
jamais le GSM ne
chôme tandis que
le mien durant le jour dort
nul ami pour l'éveiller


Ce vent fort m'enchante
tellement que j'en invente
jusqu'à l'épouvante
des ânes et de volantes
gens comme chez Chagall chantent


Un distrait sortit
de la synagogue avec
la kippa, le ciel
étant d'un beau bleu mystique
l'étoile viendrait plus tard

(Carpentras, 7 juillet 2004)


Cher Gustav Mahler
malgré votre apport vos oeuvres
jouées à Biarritz
et ailleurs vous auriez pu
plus âgé connaître Auschwitz


Un jeune homme noir
dans de blanches baskets passe
à onze heures sur
ce long trottoir de Times Square
le 5 janvier de l'an huit


Le vieux chat à quoi
pense-t-il dans sa cahute
en bois? à tous ces
matous en rut qui le firent
souvent de plaisir mourir?


Gauche droite gauche
criait le sergent lors de
nos drills imbéciles
nous étions des automates
ah lancez-moi des tomates


Joie du violoncelle
caressé par l'archet, main
d'homme sur sa belle
aux hanches de violoncelle
ciel que tes doigts font du bien


Quelques canards vont
sur l'eau comme Jésus au
lac de Tibériade
ils marchent sur la surface
gelée d'un bras de la Sambre


Ce soir de janvier
la lune inquiète n'a pas
mis sa mini-jupe
il y a beaucoup trop d'hommes
en rut qui? qui la reluquent


Les vers se la coulent
douce car ces merles sur
la terre gelée
ne sont pas inspirés, plus
d'alexandrins ni de rimes


Mon crâne serait-
il une soupière dans
laquelle des choses
se seraient mélangées de
manière miraculeuse?


Un merle en tenue
de curé recherche Dieu
sous le noisetier
et subséquemment des vers
pour composer ce poème


Deux femmes ensemble
composent un joli nombre
le 88
à condition d'être belles
et ma foi de même taille


L'ange se détourne
mais le diable me regarde
avec sympathie
un pécheur intéressant
murmure-t-il avisé


L'ouette d'Égypte
se pose ça va de soi
sur l'une de nos
pyramides, un terril
sis route de Charleroi


Qu'est-il devenu
hier nu ce corps dodu
aux si beaux genoux?
de quelle métamorphose
fut-il la chose? je n'ose


Graux ceint de murs tel
un village au Moyen Âge
sans machicoulis
me dit jouant au lettré
ce vieux pédant de Chanly


Nihil rime avec
Nil mais les Égyptiens ne
sont pas d'accord, Nil
un don du ciel chantent-ils
doit rimer avec fenil


Cette sauterelle
m'aide à bondir par-dessus
les siècles, voici
les dix plaies d'Égypte, Isis
épouse et soeur d'Osiris


Je suis devant l'île
de Dave, seuls quelques cris
d'oiseaux aquatiques
l'abbé Kobs y rédigeait
ses poèmes catholiques


Chat dans les parages
l'oiseau change de ramage
se croit en stuka
de la Luftwaffe en piqué
dans le ciel de Picardie


Les coqs de Moustier-
sur-Sambre et ceux d'Érevan
même écho vibrant
c'était un jour lumineux
à deux pas de l'Ararat


Une mésange à
longue queue bécote les
branches du noyer
je t'aime je t'aime mais
me voyant rompt l'entretien


Juif du ghetto de
Varsovie en armes suis
mais moins ce rabbin
tout en prière à Auschwitz
se dévêtant pour le bain


Vois cette ingénue
qui se dandine, un ange ou
hanches de démon?
l'interrogation me tue
que ne suis-je Champollion


Un merle poursuit
sur le noyer sa merlette
pour faire trempette?
non mon pote répond-il
pour jouer de la trompette


Regarde ces fleurs
du marronnier tendrement
dressées me dit-elle
l'image provoque en moi
je ne sais pourquoi l'émoi


Le verger somnole
quand soudain le réveille un
cri de Dieu le Père
c'est le pivert qui s'envole
en éteignant les bougies


Ce chat-ci reluque
depuis cet abri, souris
votre beau châssis
si vous passez par ici
vous aurez bien du souci


L'homme cherche, n'y
a-t-il rien d'autre après moi?
si, le mercredi
quand tu as la chance d'être
incinéré le mardi


Elle se posa
la petite coccinelle
sur quatorze vers
de Joachim du Bellay
ce qu'on appelle un sonnet


Viens d'entendre mon
tout premier coucou, coucou
me fait-il coucou
ai-je envie de lui répondre
trop heureux de son retour


Poète sénile
tu nous fatigues avec
tes répétitions
à la con, change de disque
ou ferme enfin ta boutique


Je ne puis vous voir
jouer trop longtemps, madame
ce maillot mouillé
vous moule si joliment
transparents sont mes péchés


Qu'est-ce qu'un poème?
une pensée mise en vers
puis en terre à l'ombre
d'un cyprès pour qu'un lecteur
lentement la ressuscite


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